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note extralittéraire : CHIEN  

Paul Rebeyrolle, Chien pissant sur son matricule - www.le-bruit-du-monde-demode.com Paul Nizon, Chien - www.le-bruit-du-monde-demode.com Le chien. Pas le toutou à sa maman, la papatte à son papa, le chien désanimalisé. Non, le chien, la bête, oui : l'animal. Certes, existe inévitablement "la comédie du chien", telle que la décrit Rudolf, le personnage de Béton, de Thomas Bernhard : "Si je suis ici, le chien est ici aussi, si je suis là, le chien est aussi là. Si le chien doit sortir, je dois sortir avec le chien, et caetera." (Gallimard, coll. Imaginaire, p.60) Certes, une comédie des plus agaçantes (il en existe d'autres : la comédie du jardin, par exemple : élaguer, tailler haies et tondre herbe, couper feuilles les ramasser, contenter les voisins, joli jardin...) et très irritante : au point d'en arriver à vouloir le battre lui, le chien, ou, plus exactement se battre avec lui, le chien. Le chien rend foutrement autre, peut-être.

D'où cette réflexion et une perspective : si le chien, allègrement et sans scrupules, prend mon temps, je me dois de prendre non pas sa vie mais son temps, son temps de chien : un temps toujours présent au monde, aux aguets, jamais endormi, à l'affut, jamais mort. Prendre ce temps, en contrepartie, quitte à vivre, une fois ce devoir accompli, à contretemps de ses contemporains. Et retrouver le temps perdu du chien : une langue, pour l'écrivain. Moi, l'écrivain, je dois sortir ma langue, au quotidien, péniblement, comme je sors mon chien quotidiennement et plusieurs fois, encore. [Une langue qui rende l'autre, l'autre-monde et l'outre-monde.]

N'est-ce pas la leçon du livre de Paul Nizon, Chien ? Le narrateur, sans domicile fixe, a quitté famille et chien (ces comédies) et attend, au coin des rues, jusqu'à croiser la route d'un écrivain et se sentir épié, suivi, par ce personnage, cet artiste. Il attend et il pense : au chien, au train de vie du chien, au temps d'une vie de disponibilité soudaine, brutale, imprévisible et à l'écrivain, ce double lumineux, qu'il voit en rêve - en une scène paroxysmique - lui donner un chien, à lui, nu et géné, paniqué : lui donner une langue, à lui, le désabrité... Enfin, il peut retrouver ses esprits et un chien, un "chien de tête" ; enfin, il trouve le temps présent d'une solitude de création. La bataille de l'écrivain. Habiter une langue : la difficile nécessité - auquelle je ne peux couper court - de la littérature. Ecrire, c'est avoir un chien.

Paul Nizon, Chien. Confession à midi, Actes Sud, 1998 et Babel, 2005

                                                                                                       

note extralittéraire : REQUIEM DES INNOCENTS, ENTRE LES MURS

Louis Calaferte, Requiem des innocents - www.le-bruit-du-monde-demode.com François Bégaudeau, Entre les murs - www.le-bruit-du-monde-demode.com Plus d'un demi-siècle écoulé entre les deux histoires à l'imagination bridée, volontairement : deux histoires à la recherche du réel épuré, le réel serré, les faits ferrés à l'aide d'une écriture puisant dans une oralité coup de poing mais répétitive et étouffante - étouffée, la richesse d'un monde incompris (ils - les jeunes - ne le comprennent pas ; il - le monde - ne les comprend pas, les exclus)_

Plus d'un demi-siècle écoulé entre les deux histoires et la même pauvreté du vocabulaire des pauvres, le même sentiment suffocant de dégoût de la "zone", amoindri peut-être par l'hygiène installée et la suffisance de la mode vestimentaire en plus_

Plus d'un demi-siècle et l'école est toujours ce lieu de rencontre entre deux mondes au sein duquel,  semble-t-il, le sauvetage des pauvres ne peut être que personnifié en un homme - un directeur d'école dans Requiem - capable d'une compréhension (que faire d'autre qu'essayer au moins de comprendre lorsque ne foulent pas tous les pieds le même endroit et que certains marchent à l'envers), d'une compréhension effective et affective - l'humour, cette distanciation du narrateur-professeur de Entre les murs, au contraire, dépasse peut-être cette compréhension. Comme si seul un être humain et non une institution, délabrée, pouvait prendre en charge l'espoir d'un passage, d'une ouverture de l'un à l'autre monde, comme si seule une intervention humaine (dans une humanité et donc dans une institution délabrées) pouvait se charger d'inverser le langage du corps des pauvres, sauvage, soudain, hystérique en un corps dans le langage, un corps patent devenu patient, maîtrisé, dans le langage. Un seul être - et je dois le faire vivre en moi, voire le créer - pour entrevoir une ouverture, au sens aussi d'une coupure : se couper de la "zone" natale, se couper du groupe bestial et apprendre à patienter, apprendre à accepter "la gluante et collante solitude", apprendre le livre, lieu de solitude par excellence (ce n'est pas un hasard si à la suite de la "collante solitude" figure notée l'envie "de lire et de lire. Ouvrir un de «leurs» livres. Savoir, apprendre, comprendre, deviner, découvrir, dénicher la clé du monde", Requiem, p.95), lieu d'apprentissage et, éventuellement, de tissage : réapprendre à écrire, écrire un texte, n'est-ce pas le parcours, l'assomption du narrateur et auteur de Requiem, oeuvre ouvertement autobiograpique ?_

Accepter l'isolement de soi au monde que je comprends dans l'encerclement de la main au travail bien mieux que dans le cambouis et la crasse des jours et des jours aveugles et effrayants, effrénés. (Et considérer les pauvres comme l'avenir d'un Etat à la condition qu'ils échappent à leur état, qu'ils s'excluent et se confrontent à la solitude - et qu'ils commettent seul un acte collectif de collision, non qu'ils commettent un acte seul, seulement un acte, illusoire)_

Louis Calaferte, Requiem des innocents, Julliard, 1952 et Folio, 2001

François Bégaudeau, Entre les murs, Gallimard, 2006 et Folio, 2007

 

 

note littéraire : LES EXCLUS

Elfriede Jelinek, Les Exclus - lebruitdumondedémodé Lucian Freud, Hotel bedroom, 1954 - lebruitdumondedémodé Inspirée d'un fait divers daté de 1965, Elfriede Jelinek, prix Nobel de littérature en 2004, dresse le portrait de 4 adolescents à Vienne, à la fin des années 50 - et met au jour, à partir de leurs faits et gestes, de leurs discours, un tableau synoptique, plus que jamais en résonance, de la jeunesse. De ce groupe contrasté (Hans, ouvrier indélicat et séduisant, Sophie, bourgeoise libre et intouchable et les jumeaux Anna et Rainer, si instruits, l'une amoureuse déchue, quasi muette et l'autre, esprit désincarné, à la parole autocentrée et prolixe), une violence bout et en agressions déborde, se répand, maladie contractée. Les Exclus me laisse surtout l'image d'un jeune homme séparé, Rainer, sinistre, qui ne trouve pas sa société avec les hommes, n'est pas en accord avec soi - il n'a pas de corps, il n'est qu'une parole gauche et de mauvais augure - et demeure dans la raideur embarrassée de ses lectures et de ses grandes forces sans emploi, de sa grande avidité inutile - la parole de Rainer n'est pas même sa parole, empâtée, empruntée, cette parole "n'en impose pas", elle est repoussante, elle ne séduit pas le monde (et Sophie) et ne le (la ) pénètre pas, ne lui insuffle aucune forme de vie, aucune force - et de sa cupidité inavouée - il manque une pièce à l'appartement familial, dégoûtant et trop étroit, reflet du père, sale estropié. Il se retranche farouchement, orgueilleusement et pauvrement, le jeune homme séparé des autres et de lui-même, seulement est-il une parole incorrecte, n'incorporant pas, sans savoir qu'il doit être brisé pour devenir lui-même, qu'il doit (se) tuer, et premièrement tuer sa soeur jumelle, son double inversé, pour ne plus être étranger. Un grand livre inactuel (au sens nietzschéen d'intempestif : une contre-écriture, une contre-histoire) et toujours dérangeant, actuellement.

"Qui, en plein obscurité, se cherchant dans un miroir, n'y a vu projetés les crimes qui l'attendent ?" (Cioran)